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Que reste-t-il de nos cours de philosophie ?

Que reste-t-il de nos cours de philosophie ?

La philosophie, ça ne sert à rien et ça sert à tout, aurait dit le bienveillant Michel Serres, cité par le non moins bienveillant Souleymane Bachir Diagne dans l’émission Chemins de la philosophie. Je connaissais cette phrase dans sa version « La philosophie, ça ne sert à rien mais ça mène à tout ». Dans les deux cas, il en reste quelque chose, de notre philosophie. Mais quoi ? 

La question concerne pas mal de monde. Combien sommes-nous, d’anciens étudiants de philo ? Sur l’effectif recensé de 295 000 étudiants en Sciences Humaines et sociales, si l’on considère au pifomètre que 5% sont inscrits en philo, cela nous donne près de 15 000 étudiants, bref, depuis les années 70, ce sont probablement au moins 300 000 personnes qui ont étudié la philosophie à la Fac, et/ou en classe préparatoire littéraire, soit une ville comparable à Nantes, Strasbourg ou Nice[1]. Dans tous les cas, c’est bien plus que la population des professeurs de philosophie, qui se rassemblerait dans un village (paisible ?) de 5/6000 âmes comme Ploeren ou le bien-nommé Grand-Bourg. Et cela, sans compter, chaque année, les candidats aux bac (généraliste et technologique, les bacs pros n’ayant pas de cours de philo) ; 550 000 ayant planché le premier lundi des épreuves sur des sujets aussi beaux que « A quoi bon expliquer une œuvre d’art ? » ou encore « Le travail divise-t-il les hommes ? ». 

Donc, que reste-t-il de nos études de philosophie ? Poser la question est assez tabou, d’autant plus qu’on aime la philosophie. Car c’est mettre la majestueuse Philosophie, ses milliers de pages (la vraie philosophie, il n’y en a pas tant que cela) et ses vérités presqu’éternelles, au regard de nos misérables vies, soumises au hasard, à la nécessité et à la petitesse de notre caractère. Et pourquoi pas, horreur, aux calculs comptables des fins de mois. 

Personnellement, j’ai retenu plusieurs choses :

  • L’admiration pour certains professeurs, les grands hommes et les grands philosophes. 
  • L’amour de la philosophie : c’est comme un virus, on l’attrape, on ne le perd pas, il est plus ou moins actif, mais on ne s’en débarrasse pas comme ça. Donc, des lectures, essais, ouvrages de philosophie, podcast, blogs, textes… 
  • Une bonne idéologie rationaliste. C’est-à-dire, la croyance en l’enchaînement de causes et d’effets, d’un déterminisme rationnel d’où suit une certaine idée de « l’objectivité ».
  • La foi dans les Lumières de la raison. Ce n’est pas tout à fait la même chose que le « rationalisme », il y a en plus cette idée simplement humaniste que la connaissance éclaire et libère l’homme. Et la possibilité toujours ouverte de parvenir à un accord par le raisonnement, l’argumentation.
  • L’injonction à penser par soi-même. 
  • Une tendance à généraliser, à comparer, à rapporter des choses ou des événements à des concepts ou à d’autres situations. 
  • Un esprit hypercritique.

Évidemment, il y a aussi les « contenus ». Je pense différemment puisque j’aime Spinoza. La question, pour moi, reste entière – et c’est celle de Spinoza – de savoir si je crois aimer Spinoza parce que que j’ignore les causes qui me font penser à sa manière ou plus humblement pencher pour lui ; ou si je pense comme lui et aime son œuvre d’un amour libre, parce que j’en connais les causes, à savoir la puissance et la justesse de sa pensée.

Dans tous les cas, il nous en reste des concepts, des notions. 

On a assez rarement, dans notre vie quotidienne, l’occasion de mobiliser des concepts. Mettons, pour rester dans l’univers spinoziste, l’idée de la nature et celle du corps ; idées résumées grossièrement par deux expressions fameuses (pour les anciens étudiants de philo), « On ignore ce que peut un corps » et « Deus sive Natura » – Dieu ou la nature sont tout ce qui existe. Dans ma vie quotidienne, ces concepts me servent, par exemple, à me méfier de tout ce qui est assignation d’un comportement à une cause «corporelle», et à la réduction de ce « corporel » au « naturel ». Un exemple : si on me dit que les hommes sont dominants, voire pour certains agressifs ou agresseurs, à cause de la testostérone, je dis Next, thank you. Et c’est pareil pour les femmes et tout ce qui viendrait leur assigner des comportements ou caractéristiques en vertu de leur corps. On ignore toujours autant ce qu’ils peuvent.  Je me méfie aussi de tout ce qui viserait à agir, sur notre âme comme sur notre corps, par l’opération du saint esprit, c’est-à-dire par le pur effet de la volonté, comme si notre corps était un petit vélomoteur dans lequel il suffit de mettre de l’essence et de donner des directions. Deus sive natura : les choses non naturelles, la culture, la pensée, les idées, ont pour moi autant de réalité que toutes les autres réalités, même les plus impérieuses (ou impérialistes) ; en revanche, elles n’ont pas toutes la même puissance. Je ne développe pas car ce n’est pas le propos[2]. Mais enfin, on voit bien que c’est un peu tiré par les cheveux. Ou pas très quotidien.

En outre, on n’a pas besoin de Spinoza pour ça. Plein de gens pensent ainsi sans se référer à Spinoza. 

Donc je reviens à ma question initiale : que reste-t-il de nos cours de philosophie ?

Et je reviens à mon héritage, à mes « bullet points » peu philosophiques. 

1/ L’admiration pour certains professeurs, les grands hommes et les grands philosophes. 

C’est très subjectif, mais je trouve cette admiration à double tranchant. Elle crée une solidarité avec les habitants de cette ville « d’ex-philo » et d’amateurs, ils sont nombreux. Elle réconforte, comme toute admiration. Elle crée des souvenirs extraordinaires, ceux de la découverte. Mais elle a aussi quelque chose d’écrasant. L’œuvre dépasse la vie, de loin. Ça peut décourager de s’engager dans une « œuvre » à la mesure de la vie. C’est valable pour d’autres grands hommes, bien sûr, mais l’univers des philosophes est assez raréfié : on est « grand » philosophe ou on ne l’est pas. 

2/ L’amour et la lecture de la philosophie : rien à dire là-dessus, c’est un loisir, un plaisir intense, mais qui vient rarement percuter ma vie, sauf quand il s’agit par exemple, d’essais sur des champs professionnels qui me concernent (la culture), auquel cas, les textes m’apportent… de la profondeur. 

3-4/ La raison et les Lumières, qui sont aussi la foi dans l’idée que l’on peut parvenir à un accord par le raisonnement, l’argumentation. Cela mériterait plusieurs heures de réflexion et davantage encore d’écriture, mais je tente en version rapide. D’abord, préciser que la philosophie n’est pas naïve, elle connait la force et la coercition qui sont assez puissants, en mode vie réelle, pour parvenir à un accord ou une action, et qui sont tout à fait prises en compte. En revanche, ce qui me reste des auteurs de la modernité que l’on étudie (Descartes, Spinoza, Kant, par exemple, un genre de sainte trinité) est souvent défait par des connaissances plus actuelles : celle des biais cognitifs, du primat de « la tribu » sur la rationalité, ou encore par la mise en évidence de la violence d’institutions dites rationnelles, par le nudge, etc. ; la philosophie classique manque de sociologie et d’anthropologie, de neurologie bien sûr, et même d’histoire. Ça n’est pas de sa faute, ça n’est pas toujours contradictoire, cf Antonio R. Damasio, Spinoza avait raison, joie et tristesse, le cerveau des émotions, mais parfois si. Franchement, on manque d’une grande philosophie qui resterait globale en intégrant ces acquis de la connaissance. Dans la situation actuelle, les enseignements de la philosophie antique et moderne (puissance du logos, de la raison) se transforment et s’affirment davantage comme des valeurs, que comme des outils véritables. L’appel à la raison devient une injonction presque morale, à défendre la raison argumentative et à apprendre. 

5/ L’injonction à penser par soi-même : il me semble que c’est là la plus grosse arnaque, j’ai conscience que le mot est fort. Penser par soi-même quand nos pensées se tricotent des idées des autres, quand le soi se défait… Penser tout court serait déjà un objectif ambitieux. Or on n’apprend pas en philosophie à penser, ni même de méthode de pensée, on sort peu ou pas de thèse-antithèse-synthèse, même si c’est déjà pas mal, et même la rhétorique n’est pas enseignée. L’enseignement de la philosophie semble (semblait du moins) considérer comme allant de soi que si l’on connait et comprend les philosophes du passé, on saura penser comme eux. 

6/ Une tendance à généraliser, à comparer, à rapporter des choses ou des événements à des concepts ou à d’autres situations. D’une part, la généralisation : c’est un vrai problème, car on ne peut penser sans généraliser, a fortiori quand on manie des concepts, mais évidemment, la généralisation est vite trompeuse et abusive, ou encore creuse et vide. La tendance comparative est moins problématique, si on la manie avec tact, mais elle est plus facile (et plus légitime ?) à pratiquer avec l’histoire – comme discipline scientifique. On mémorise mieux les événements (traduits sous forme de concepts historiques) et il est plus facile de les comparer que les concepts, leurs définitions et leurs variations au sein d’un système. 

7/ Un esprit hypercritique : c’est l’apport principal de la philosophie, l’esprit critique. Cette capacité à ne rien tenir pour acquis, à découper un problème en sous-problèmes et problématiques, bref à faire preuve d’analyse, quitte à finasser dans une caricature bien répandue de la pensée philosophique. La synthèse est un exercice beaucoup plus difficile. Et la critique, comme son nom l’indique, est critique ; le revers de cet esprit est donc la difficulté à formuler des projections, des définitions positives, susceptibles d’inspirer l’action. Pour le dire avec autant d’esprit de synthèse que j’en suis capable, la critique se mord la queue. Et la critique que je viens de faire de « l’héritage » philosophique d’un étudiant de philo en est un exemple de plus! Tout est critiquable, y compris la critique. Je ne suis pas sûre que ce soit de cette pensée dont nous avons besoin ; elle est frustrante, usante, et potentiellement, pédantifiante – quand on n’a rien à dire, on trouve toujours quelque chose à « critiquer » ; même si c’est au sens noble, analyser, connaitre, découper, historiographer. 

En résumé, l’un des problèmes de l’enseignement de la philosophie, et de ce qui nous en reste, c’est qu’elle ne considère pas (ou plus) qu’à des questions conceptuelles, sont apportées des réponses concrètes. Et non des changements de définition. 

Jesse Darling, Epistemologies (shamed cabinet), 2018. Présenté à la biennale de Venise. Mahogany, glass, steel, linen, archival binders, concrete.

Voilà, j’ai répondu à ma question initiale d’une drôle de façon, en critiquant mon héritage – que j’apprécie pourtant beaucoup. Deux idées me sont venues pour compléter et conclure :

Pourquoi est-ce difficile de dire ce qui reste de nos cours de philosophie ? 

La première, c’est que l’étudiant de philo connait l’ignorance qui s’ignore elle-même, il connait moins la connaissance qui s’ignore elle-même. C’est valable pour tout enseignement, et peut-être encore plus pour la philosophie. On pense avoir tout oublié – mais évidemment, oubliez, oubliez, il en restera toujours quelque chose. D’autant plus qu’avec la philosophie, on n’a pas affaire au poème de la fleur de lys du 4è siècle après JC ou à la formule de transformation du gaz truc en poudre machin; on a affaire (malgré tout) à des « souvenirs » qui se raccrochent à notre activité « normale » d’humain, de citoyen. Bien sûr, j’ai des idées de l’État, de la justice, de l’individu, de la raison, de la société, de la liberté, etc, qui sont informées et transformées par mes études. La connaissance qui s’ignore elle-même, ce doit être une connaissance d’un genre différent, absorbée, présente sans être présente à l’esprit, dont nous sommes le fruit.

La deuxième, c’est la question de la pratique. On continue à jouer au tennis bien après avoir arrêté de prendre des cours, à faire de la musique, à danser. A lire, à calculer, à parler anglais ou allemand. A faire semblant qu’on peut lire les phrases en latin gravées dans les églises ;). Consommer « passivement » de la philosophie, en lire, c’est déjà pas mal et pas entièrement passif, mais on ne nous a pas enseigné cela : on nous a enseigné qu’elle est une activité de l’esprit, cf l’injonction à penser par soi-même. Ma question finale serait donc : peut-on philosopher en amateur ? Et alors ce serait quoi, philosopher en amateur ?

La philosophie est une discipline paradoxale qui tout à la fois prétend s’adresser à tous et parler pour tous, (Chacun en est si bien pourvu…) et à la fois intrinsèquement cherche à s’éloigner du vulgus, à élever l’esprit et le point de vue, et concrètement, nous parle du haut de sa chaire – chaire parfois hyper humaniste au demeurant, je suis certaine d’une seule chose, c’est que les anciens étudiants de philo ont tous le souvenir ému d’un bon professeur qu’ils aimaient sincèrement. La mienne, Nicole Desmerger, m’émerveillait complètement. C’est donc une injonction assez difficile qu’elle nous adresse, de penser activement, mais en fixant la barre très haut. 

Anciens élèves et étudiants de philo, profs, qu’en pensez-vous ? Qu’avez-vous retenu de vos cours, que vous en reste-t-il ? Je publierai avec plaisir vos réflexions ou témoignages.

Analyses complexes bienvenues, critiques tolérées, vocabulaire exotique accepté (références indispensables).  


[1]L’open data me donne un effectif « philosophie » de 37000 étudiants, ça me semble énorme et l’outil n’est pas clair.

[2]si je développais : on peut remonter l’ordre des causes dans l’ordre des idées. Mais pas dans l’ordre du corps.