François Fillon ou le piège abscons. (Mais comment est-ce possible ?)

François Fillon ou le piège abscons. (Mais comment est-ce possible ?)

 

Fonce, fonce, Donald.

Mettons de côté les sentiments que peuvent nous inspirer les développements politiques du jour (voir photo) et cherchons la sérénité auprès d’hommes de science. Chers Messieurs Joule et Beauvois, auteurs du « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », appelez-moi Madame O pour un moment et expliquez-moi : Mr Fillon n’a-t-il pas entrainé la France, et en particulier les citoyens de droite, dans un piège abscons ?

Que l’on soit de gauche, de droite ou rien du tout, nous, Français, il nous est désormais à tous permis, dans une belle communion, de considérer que la campagne de François Fillon est tout à fait extra-ordinaire. Mais à vous lire, messieurs, je me demande si cette situation n’a pas beaucoup en commun avec une autre, bien plus commune:

Madame O attend le bus. Il est 23h30. Elle patiente, vingt minutes s’écoulent. Elle voit passer un unique taxi.  Va-t-elle le héler, abandonnant son espoir de rentrer chez elle rapidement et à bas coût ? Hélas, non. Madame O persévére dans sa décision initiale de tenter le bus, qui lui a déjà coûté, après tout, 20 mn d’attente, dans le froid, c’est l’hiver. Il est déjà minuit mais le bus ne devrait plus tarder, n’est-ce pas ? Au final, le temps passe, le bus n’arrive pas, Madame O rentre à la maison à près d’une heure du matin – à pied – trempé(e) car entre-temps, il s’est mit à grêler.

L’escalade d’engagement se caractérise, nous expliquent Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, par la tendance que manifestent les humains à persévérer dans un cours d’action ou à s’accrocher à une décision, même lorsqu’elle est clairement remise en question par les faits.

La persistance dans la décision est appelée « effet de gel ». Cette tendance naturelle fait que, lorsque nous pensons avoir pris une décision, en particulier une décision librement consentie, nous avons tendance à nous y conformer (normal, n’est-ce pas ?).

C’est en jouant sur cette première décision qu’il est possible de manipuler son prochain, et de l’amener à des comportements qu’il n’aurait pas « spontanément » – dans d’autres conditions – adopté. Exemple classique, le manipulateur lance une bonne amorce : mon pantalon à moitié prix, vous êtes libre d’accrocher ou non, et vous voilà reparti avec une veste plein prix et un pantalon soldé dont vous n’aviez pas besoin. Quand les décisions s’enchaînent, c’est l’escalade.

Un exemple particulièrement frappant d’escalade d’engagement a été étudié auprès de brillants étudiants en business. Ils décident, dossier à l’appui, d’allouer une forte dotation d’investissement à une activité. Celle-ci se révèle, chiffres à l’appui, très peu performante, 2 ans après l’investissement. Quel sera le choix de ces étudiants ? Doubler la mise, doter encore davantage l’activité investie, malgré la faible rentabilité de l’investissement. Mais si la  décision initiale d’investir dans cette activité a été prise par un autre (un directeur depuis parti vers d’autres cieux), le choix des étudiants est tout autre, et beaucoup plus « rationnel » : ils se désengagent de l’activité sous-performante. Un peu effrayant, mais limpide: c’est l’escalade d’engagement.

Le piège abscons en est une version aggravée. Il procède également de cette tendance qu’ont les gens à persévérer dans un cours d’action, « même lorsque celui-ci devient déraisonnablement coûteux ou ne permet plus d’atteindre les objectifs fixés. »  Contours d’un bon piège abscons:

1. L’individu (Fillon ou son électeur) a décidé de s’engager dans un processus de dépense (la primaire) pour atteindre un but donné (l’Elysée).

2. Que l’individu en soit conscient ou non, l’atteinte du but n’est pas certaine.

3. La situation est telle que l’individu peut avoir l’impression que chaque dépense le rapproche davantage du but. Du côté de François Fillon, la dépense, c’est l’humiliation, le temps de la campagne, mais tenir, tenir, rapproche du  23 avril et d’une hypothétique immunité présidentielle. Du côté de l’électeur, c’est moins clair. Plus le temps passe plus l’hypothèse d’un autre candidat peut sembler improbable, trop précipité. Et surtout, il y a le fameux effet de gel sur lequel repose le piège abscons: le choix de Fillon a été fait, librement. Et donc, ça tient (selon les sondages- la réalité serait peut-être tout autre en situation d’élection).

4. Le processus se poursuit sauf si l’individu décide activement de l’interrompre. Eh oui !!! Rien dans les statuts ne prévoit d’ »empêchement » du vainqueur de la primaire de la droite. Au contraire, il est en mode tapis roulant avec les pleins pouvoirs. L’électeur, lui, aura un choix actif à faire le 23 avril, mais dans l’intervalle, rien, même si la situation, depuis sa décision initiale, a « quelque peu » changé.

5. L’individu n’a pas fixé au départ de limite à ses investissements. C’est ainsi qu’on peut attendre le bus pendant une heure, plus longtemps qu’il n’en aurait fallu pour rentrer à pied (35 mn), si l’on ne s’est pas dit, j’attend 20 mn et j’y vais. F. Fillon avait lui-même fixé la limite (la mise en examen) qui aurait permis à la droite d’échapper au piège abscons, mais il a décidé, hier, de s’en passer.

Joule et Beauvois, vous nous alertez: l’organisation collective ou la collégialité ne préserve pas de ce type de situation. Les chercheurs ont même mis en évidence un phénomène de « polarisation collective », c’est à dire d’accentuation du phénomène d’escalade d’engagement, dans les groupes, lié à la dilution de la responsabilité à travers le groupe. C’est peut-être ce qui est en train de se passer chez les Républicains : malgré leurs mines défaites et sombres, personne ne bronche, sauf quelques courageux. (Vraiment, le piège abscons semble s’être transformé en délire politique, mais passons).

La solution, dites-vous, pour éviter aux individus et aux organisation de sombrer dans des pièges abscons, consiste à dissocier la prise de décision (Fillon candidat) et l’évaluation pour une éventuelle reconduction de cette décision (Fillon candidat?). Concrètement, si l’équipe de Pierre décide de lancer le produit X, c’est celle de Jacques qui sera chargé d’évaluer les performances du produit et de poursuivre ou non sa production; une organisation que connaissent bien les salariés du privé. Voici une précaution que n’ont pas prise les Républicains qui ont décidé de confier tous les pouvoirs de leur parti au vainqueur de la primaire. Pas une entité, pas un comité, pas une instance indépendante au sein du Parti pour évaluer la situation. Tout est entre les mains de François Fillon.

Voilà. François Fillon, qui n’a plus rien à perdre, crie à la manipulation. Il me semble, et je serais oh trop ravi d’avoir vos avis d’experts sur le sujet, qu’il a mis en oeuvre, même pour partie involontairement, une manipulation extrêmement efficace puisqu’elle conduit tout un  parti et un électorat à persévérer dans une voie très couteuse pour la France, pour les valeurs de démocratie, de transparence, d’intégrité, de cohérence également et bien sûr, pour les chances de la droite de gagner. Car l’assertion « il n’y a pas de plan B » ne signifie pas qu’un autre homme ne pourrait pas porter le projet qu’ont choisi les électeurs de la primaire. Il signifie, je crois: vous êtes pris au piège d’un bon piège abscons.

Ps: les rêts du piège abscons sont dangereux, mais enfin, avec un peu de bon sens, pas insurmontables. Electeurs de droite, je ne sais pas: réclamez un plan B ?

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