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Phantom Thread, chef d’oeuvre, l’art et la vie.

Phantom Thread, chef d’oeuvre, l’art et la vie.

 

Phantom Thread relate une histoire d’amour, mais il y est aussi question d’art et de création – il serait difficile qu’il en soit autrement, dans un film centré sur un homme qui crée, en l’occurence un couturier. Les critiques d’art (et les amateurs ? et les artistes ?) adorent que les oeuvres qui, comme eux, exposent une réflexion sur le rôle de l’art dans la vie, sur leurs relations. C’est une question qui les intéresse puisque l’art les intéresse. Cela leur fait quelque chose à dire ; je ne fais pas exception. Ce qui m’a enchanté dans Phantom Thread – au-delà de l’amour –  c’est le tour original apporté par le film à cette question classique. 

Phantom Thread prend le contrepied de la tendance marquée à voir dans l’Art une façon de justifier la vie, de la sublimer, qui me semble une tradition française. Peut-être que cela vient de Marcel Proust, qui nous a tous hypnotisés avec sa sublime prose. La Recherche du temps perdu, c’est la quête vers l’art qui seul « ressaisit » la vie, et qui, dans un final grandiose, l’exprime, en délivre l’essence, en même temps qu’il la justifie, la rend précieuse, car dans son écoulement quotidien, elle ne valait pas tant que cela. Le narrateur Marcel et l’auteur Proust partagent cette quête (et cette célébration) d’un sens de la vie qui ne serait donné que par l’art, et qui donne matière à l’idée  de l’Art comme un aboutissement ultime de la vie, supérieur à elle. Dans la tradition française je pense aussi à Barthes, par exemple, ou Blanchot, ou Mallarmé, et à leur tendance à voir dans l’art et l’oeuvre la seule façon de dépasser rien moins que la mort, plutôt que d’être, par exemple, un jeu avec la vie (1). 

Avec Phantom Thread, on pourrait être en plein dans cette tradition. Tout nous renvoie à la « sublimation ». Si j’ai pensé à Proust, ce n’est pas un hasard : Reynold Woodcock, le couturier, est incontestablement un dandy. L’univers est esthétique, raffiné, exigeant. Woodcock est sérieusement obsédé par son travail, sa création. (Joué, qui plus est, par Daniel Day Lewis, célèbre pour son travail maniaque). Il vit en ascète – diva, protégé par une soeur Cerbère, my so and so. Woodcock, « pervers narcissique », comme l’ont qualifié plusieurs médias, règne en maître sur sa « maison » (de couture) – un mot qui résume bien la fusion entre sa vie et son travail, celle-ci étant censée se plier aux contraintes de celui-là. L’entourage du maitre doit se soumettre à ses ridicules exigences – ne faire aucun bruit en mangeant sa tartine au petit déjeuner – le tout sous le prétexte du « travail », de cette création obsédante qui prime avant tout. Quitte à humilier et laisser partir, comme bien d’autres avant elle, Alma, sa nouvelle compagne, charmante jeune fille rencontrée dans une auberge de campagne, où elle lui servit un petit déjeuner d’ogre. 

Attention au glouglou du thé.

Mais est-ce vraiment cet art « absolu », à qui il faut tout donner, tout subsumer, que célèbre le film ? Ou, pire poncif encore, la création au prix de la vie, l’artiste sacrifiant son existence privée à son oeuvre ? La création au-dessus de la vie ? Contrairement aux apparences, le film célèbre l’inverse et dessine une solution moins évidente, au fur et à mesure que s’approfondit l’histoire d’amour entre Alma et Woodcock. Il faut aller au-delà des robes empesées et pas si sublimes (ça ne peut pas être un hasard), au-delà des apparences et convenances sociales auxquelles sont soumises les robes aussi bien que les princesses et les socialites qui les portent. Sans dévoiler la fin, je dirai juste que la solution, la chute, bien amenée par touches progressives, est une célébration de la vie et de la puissance créative qu’on déploie pour inventer des solutions aux multiples contradictions que l’existence nous envoie. Oui, vous êtes le plus fort mais vous n’êtes pas le plus fort : comment faire ? Oui, l’art est plus beau que la vie mais rien n’est plus beau que la vie: comment l’exprimer ? 

Il va falloir inventer quelque chose pour sortir de là (sous l’oeil du témoin).
Quelque chose de plus original qu’une danse au milieu des ballons, my love.

Le film célèbre l’excentricité, l’originale, l’unique, qui s’invente au milieu d’un bal  classiquement excentrique. Il célèbre, certes, l’unicité de chaque histoire d’amour, mais aussi la façon dont la vie se charge de faire exploser les frontières sociales, les convenances, la domination masculine, et même les apparences. Et l’agent, la force de vie, ici, c’est Alma, qui, pour tenir ce rôle, joue avec la mort… 

Ce serait dommage de réduire ce film à la triste position des femmes dans les années 50 où il se déploie. Certes, ce sont des années de domination pour les femmes. En plein #metoo, revoir cela fait mal au coeur. À cette époque, mon grand-père refusait à ma grand-mère le droit de travailler, de peur de paraitre ne pas pouvoir subvenir aux besoins de la famille. Elle avait besoin de son autorisation pour posséder un chéquier. Soit dit en passant, les femmes avaient alors déjà le droit de vote. Cela en dit long sur la primauté de la domination économique sur la domination politique #Marxavaitraison. Les personnages principaux, Alma et Cyril, la soeur de Woodcock, ainsi que toutes les autres femmes du film sont des femmes de leur temps ; leur écrasement est suffisamment et très bien montré. Leur domination, c’est l’évidence, aussi triste soit-elle. 

Life is not a dress rehearsal (heureusement).

Mais ce que l’on voit aussi dans le film, ce sont des femmes puissantes. Vous n’êtes pas le plus fort, ou pas autant que vous le croyez, dit Alma (avec un peu trop d’insistance) à Mr Woodcock. Je vais te réduire en bouillie si tu essaies de t’en prendre à moi, balance tranquillement Cyril, la soeur cerbère, pendant l’une des scènes emblématiques du petit déjeuner, où se jouent les rapports de pouvoir. Oui, on l’a compris, avec Phantom thread, le fil invisible, rien n’est univoque. 

Le film passe moyennement le test de Bechdel (car les deux femmes y parlent ensemble de robes, qui sont une sorte d’extension de Woodstock). Mais  envisageons d’y ajouter un autre critère, peut-être aussi déterminant : qui raconte l’histoire ? Le fil fantôme, c’est aussi celui de la narration. Le narrateur, chez Proust encore, est le personnage principal. C’est lui qui détient le fin mot de l’histoire, lui dont le point de vue ne peut être ignoré. 

Phantom Thread utilise un dispositif de type narration littéraire, qui contribue au suspense: au coin du feu, une femme – Alma – raconte son histoire; la « fin » a donc déjà eu lieu, mais on ignore encore quelle est fut et sera. Cela fait penser à 24 heures de la vie d’une femme, de Stephan Zweig. Autre éloge de la dinguerie de la vie et de l’amour, dans un contexte social hyper pesant.

Donc voilà, dans ce film qui pour mon plus grand plaisir parle, entre autre, des relations compliquées entre l’art et la vie, ce n’est pas la robe, fut-elle somptueuse, qui l’emporte. C’est la relation entre les deux. Alma part arracher la robe de mariée d’une cliente grossière et ivre : la vie doit être à la hauteur de la robe (l’art), en être digne et réciproquement; elle est au moins aussi créative. Ce qui est célébré, ce n’est pas tant la perfection de la création que la gourmandise, bien plus, l’appétit pour la vie (cf le petit déjeuner pantagruélique de la rencontre). Car tout le monde ne peut pas être Reynold Woodcock, mais nous sommes tous.tes, en puissance, des Alma.

Le fil fantôme déroule ainsi un merveilleux traitement de la folie (douce) et de la psychiatrie. Il y a une mère envahissante, un inconscient qui se cache à peine, cousu dans les doublures des robes : il y a l’idée que l’inconscient a le droit de s’exprimer autrement que dans la solitude d’un canapé, en face à face avec un récipiendaire neutre et bienveillant (le psy), et que ça peut être plus rigolo comme cela. Que c’est avec l’inconscient, et pas contre lui, qu’on invente nos vies. 

Les vrais moments de grâce, dans le film, sont ceux de la vie : Le sourire de Daniel Day-Lewis, renversant, merveilleux de tendresse, surgi d’un visage sévère, vaut à lui seul le voyage. Le rouge qui monte au joue d’Alma, quand elle n’a pas encore de prénom, qu’elle n’est encore qu’une petite serveuse qui trébuche en débarrassant la table devant Mr Woodcock , et son coup d’oeil en coin, son sourire si frais, large, spontané, qui ouvre littéralement l’espace et l’imagination, lui aussi est d’or. 

Tout a l’air anodin, tout a l’air de la vie, dans Phantom Thread, mais tout fait sens, avec grâce. Parfois ce sens ne m’a pas semblé si invisible (la musique « petit piano raffiné », omniprésente, les gros plans sur les plats, comme des tableaux). Mais dans l’ensemble, le film est fidèle à sa promesse, à son titre : il tisse une magnifique histoire de vie, il entrecroise la complexité de ses thèmes, il nous envoie, sans le dire, une leçon de vie et une célébration de l’excentricité – un hommage à l’Angleterre ? 

Qu’est-ce qui fait un chef d’oeuvre ? La beauté, incontestablement. L’impression forte qu’il produit sur les gens, le plaisir qu’il donne. L’intérêt que le public lui porte, un intérêt durable. Et aussi la capacité à faire parler, encore et encore, de lui, de ce qu’on y a vu, à le déployer, à générer du commentaire, de la réflexion, comme si une petite balle de tissu se transformait en linge immense. Comme si l’art, c’était la densité du sens. Il y a tant de choses à dire sur Phantom Thread que ç’en est vertigineux. Mais j’ai surtout hâte de le revoir ; cher Paul Thomas Anderson, chapeau bas ! 

(1) Soit dit en passant, cette tradition un peu funèbre, d’un art supérieur à la vie et la justifiant, me semble une forme dérivée, un peu extrémiste, d’une démarche artistique beaucoup plus répandue, concernant les relations compliquées entre l’art et la vie. Celle-ci, un peu tautologique, met en avant une auto-absolution par l’acte de création ; de nombreuses oeuvres se tournent vers elles-mêmes comme étant leur propre « résolution », c’est à dire la solution au problème de la vie qu’elles énoncent. Bref, le fait d’énoncer, avec style, le problème est une forme de résolution du problème. L’étranger ou La Chute, de Camus, par exemple. Ou même, d’une certaine façon le rap ! Qui s’auto-célèbre, qui renvoie l’humiliation de la relégation sociale à la fierté (l’égotrip) du MC. Seine Saint Denis style, baby.

 

Brexit: is it fair ?

Brexit: is it fair ?

C’est la tristesse qui domine aujourd’hui face au Brexit. On peut mettre en avant l’attitude d’un pays qui représentait un frein à la construction européenne. Qui pour beaucoup, représente une vision libérale, opportuniste et réticente de cette union. A l’opposé d’une Union européenne qui reste, et devrait davantage être, une union culturelle, historique, symbolique. Ce sont justement ces trois dimensions qui me rendent si triste le départ du Royaume-Uni. Je pense aussi à ces centaines de milliers de jeunes – my dear Molly – qui ont voyagé, étudié, travaillé en Europe et au Royaume-Uni. Ou qui rêvent de le faire. Ils ont votés massivement en faveur du in: 75% des 18-25 ans selon le sondage publié par le Guardian.

Et c’est une question de démocratie qui se pose alors. La consultation du peuple par référendum, concernant un choix de souveraineté si important, peut sembler une option démocratique. Mais une décision qui engage si fortement l’avenir de tout un pays, les décennies à venir, ses générations futures, peut elle être prise à la simple majorité des votants et en l’occurence, contre sa jeunesse ? Cela me semble parfaitement injuste. Avec un ami, nous partagions le sentiment que si « on » nous privait de notre citoyenneté européenne, nous nous sentirions comme déchu de notre nationalité. Comme privé d’un droit fondamental. Ce genre de décision ne relève-t-il pas du domaine constitutionnel ? Il devrait falloir plus qu’une simple majorité des votants pour en prendre de pareilles ! (Je me pose aussi en passant une question technique: aurions-nous eu une constitution européenne, cette décision aurait-elle pu être prise dans les mêmes conditions ? )

Ce billet écrit hier, je lis aujourd’hui dans le Guardian qu’une pétition en ce sens a fait explosé le serveur de la chambre des communes (l’équivalent de notre Assemblée nationale). Il s’agit de considérer que le vote rester ou partir ne peut être valide qu’à partir d’un résultat pour l’un ou l’autre camp d’au moins 60% des votes, si la participation est d’au moins 75%. ça me semble juste. Et sage: si une population est apathique, ou disons plus gentiment indifférente, et ne va pas voter, peut-on considérer qu’elle ne compte pour rien ? C’est le fameux débat sur la « valeur » de l’abstention (ou du vote blanc, d’ailleurs). Un pouvoir qui peut être d’obstruction. Et la proportion de 60% me semble raisonnable également pour de telles décisions. La difficulté, c’est d’obtenir une adhésion à un projet à cette hauteur. Le refus est beaucoup plus facile à obtenir. C’est bien là le piège du référendum. Et tout l’enjeu de la politique aussi: comment faire adhérer à un projet par définition complexe ? Et cette vue, d’une injustice du processus, est-elle celle d’un mauvais perdant ? Qu’en pensez-vous ?

A ces jeunes – my dear Molly, nos chers Irlandais – complètement divergents de leurs ainés – y compris dans la participation, je ne vois qu’une chose à dire: vous êtes des Européens. Vous l’êtes. Alors continuez à l’être et faites-le savoir. Organisez-vous, participez à des mouvements de jeunesse comme Aegee, et vous pourrez faire entendre votre voix, influer sur le futur de l’Europe.

Chez nous, passée la tristesse, que faire ? Construire une meilleure Union, car celle-ci n’est pas satisfaisante. Voire, elle comporte des aspects franchement révoltants. Et de grandes choses. La tristesse, c’est que je doute de la capacité de nos élites politiques actuelles à projeter une vision nouvelle, et consensuelle, de l’Europe. Il faut pourtant le faire ! Et bien, et vraiment!  Et dans dix ans, quand les leavers auront commencé à décéder comme ils doivent le faire, les jeunes d’aujourd’hui pourront voter pour revenir dans une meilleure Europe. Au boulot. Que voulons-nous pour l’Europe ?