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Phantom Thread, chef d’oeuvre, l’art et la vie.

Phantom Thread, chef d’oeuvre, l’art et la vie.

 

Phantom Thread relate une histoire d’amour, mais il y est aussi question d’art et de création – il serait difficile qu’il en soit autrement, dans un film centré sur un homme qui crée, en l’occurence un couturier. Les critiques d’art (et les amateurs ? et les artistes ?) adorent que les oeuvres qui, comme eux, exposent une réflexion sur le rôle de l’art dans la vie, sur leurs relations. C’est une question qui les intéresse puisque l’art les intéresse. Cela leur fait quelque chose à dire ; je ne fais pas exception. Ce qui m’a enchanté dans Phantom Thread – au-delà de l’amour –  c’est le tour original apporté par le film à cette question classique. 

Phantom Thread prend le contrepied de la tendance marquée à voir dans l’Art une façon de justifier la vie, de la sublimer, qui me semble une tradition française. Peut-être que cela vient de Marcel Proust, qui nous a tous hypnotisés avec sa sublime prose. La Recherche du temps perdu, c’est la quête vers l’art qui seul « ressaisit » la vie, et qui, dans un final grandiose, l’exprime, en délivre l’essence, en même temps qu’il la justifie, la rend précieuse, car dans son écoulement quotidien, elle ne valait pas tant que cela. Le narrateur Marcel et l’auteur Proust partagent cette quête (et cette célébration) d’un sens de la vie qui ne serait donné que par l’art, et qui donne matière à l’idée  de l’Art comme un aboutissement ultime de la vie, supérieur à elle. Dans la tradition française je pense aussi à Barthes, par exemple, ou Blanchot, ou Mallarmé, et à leur tendance à voir dans l’art et l’oeuvre la seule façon de dépasser rien moins que la mort, plutôt que d’être, par exemple, un jeu avec la vie (1). 

Avec Phantom Thread, on pourrait être en plein dans cette tradition. Tout nous renvoie à la « sublimation ». Si j’ai pensé à Proust, ce n’est pas un hasard : Reynold Woodcock, le couturier, est incontestablement un dandy. L’univers est esthétique, raffiné, exigeant. Woodcock est sérieusement obsédé par son travail, sa création. (Joué, qui plus est, par Daniel Day Lewis, célèbre pour son travail maniaque). Il vit en ascète – diva, protégé par une soeur Cerbère, my so and so. Woodcock, « pervers narcissique », comme l’ont qualifié plusieurs médias, règne en maître sur sa « maison » (de couture) – un mot qui résume bien la fusion entre sa vie et son travail, celle-ci étant censée se plier aux contraintes de celui-là. L’entourage du maitre doit se soumettre à ses ridicules exigences – ne faire aucun bruit en mangeant sa tartine au petit déjeuner – le tout sous le prétexte du « travail », de cette création obsédante qui prime avant tout. Quitte à humilier et laisser partir, comme bien d’autres avant elle, Alma, sa nouvelle compagne, charmante jeune fille rencontrée dans une auberge de campagne, où elle lui servit un petit déjeuner d’ogre. 

Attention au glouglou du thé.

Mais est-ce vraiment cet art « absolu », à qui il faut tout donner, tout subsumer, que célèbre le film ? Ou, pire poncif encore, la création au prix de la vie, l’artiste sacrifiant son existence privée à son oeuvre ? La création au-dessus de la vie ? Contrairement aux apparences, le film célèbre l’inverse et dessine une solution moins évidente, au fur et à mesure que s’approfondit l’histoire d’amour entre Alma et Woodcock. Il faut aller au-delà des robes empesées et pas si sublimes (ça ne peut pas être un hasard), au-delà des apparences et convenances sociales auxquelles sont soumises les robes aussi bien que les princesses et les socialites qui les portent. Sans dévoiler la fin, je dirai juste que la solution, la chute, bien amenée par touches progressives, est une célébration de la vie et de la puissance créative qu’on déploie pour inventer des solutions aux multiples contradictions que l’existence nous envoie. Oui, vous êtes le plus fort mais vous n’êtes pas le plus fort : comment faire ? Oui, l’art est plus beau que la vie mais rien n’est plus beau que la vie: comment l’exprimer ? 

Il va falloir inventer quelque chose pour sortir de là (sous l’oeil du témoin).
Quelque chose de plus original qu’une danse au milieu des ballons, my love.

Le film célèbre l’excentricité, l’originale, l’unique, qui s’invente au milieu d’un bal  classiquement excentrique. Il célèbre, certes, l’unicité de chaque histoire d’amour, mais aussi la façon dont la vie se charge de faire exploser les frontières sociales, les convenances, la domination masculine, et même les apparences. Et l’agent, la force de vie, ici, c’est Alma, qui, pour tenir ce rôle, joue avec la mort… 

Ce serait dommage de réduire ce film à la triste position des femmes dans les années 50 où il se déploie. Certes, ce sont des années de domination pour les femmes. En plein #metoo, revoir cela fait mal au coeur. À cette époque, mon grand-père refusait à ma grand-mère le droit de travailler, de peur de paraitre ne pas pouvoir subvenir aux besoins de la famille. Elle avait besoin de son autorisation pour posséder un chéquier. Soit dit en passant, les femmes avaient alors déjà le droit de vote. Cela en dit long sur la primauté de la domination économique sur la domination politique #Marxavaitraison. Les personnages principaux, Alma et Cyril, la soeur de Woodcock, ainsi que toutes les autres femmes du film sont des femmes de leur temps ; leur écrasement est suffisamment et très bien montré. Leur domination, c’est l’évidence, aussi triste soit-elle. 

Life is not a dress rehearsal (heureusement).

Mais ce que l’on voit aussi dans le film, ce sont des femmes puissantes. Vous n’êtes pas le plus fort, ou pas autant que vous le croyez, dit Alma (avec un peu trop d’insistance) à Mr Woodcock. Je vais te réduire en bouillie si tu essaies de t’en prendre à moi, balance tranquillement Cyril, la soeur cerbère, pendant l’une des scènes emblématiques du petit déjeuner, où se jouent les rapports de pouvoir. Oui, on l’a compris, avec Phantom thread, le fil invisible, rien n’est univoque. 

Le film passe moyennement le test de Bechdel (car les deux femmes y parlent ensemble de robes, qui sont une sorte d’extension de Woodstock). Mais  envisageons d’y ajouter un autre critère, peut-être aussi déterminant : qui raconte l’histoire ? Le fil fantôme, c’est aussi celui de la narration. Le narrateur, chez Proust encore, est le personnage principal. C’est lui qui détient le fin mot de l’histoire, lui dont le point de vue ne peut être ignoré. 

Phantom Thread utilise un dispositif de type narration littéraire, qui contribue au suspense: au coin du feu, une femme – Alma – raconte son histoire; la « fin » a donc déjà eu lieu, mais on ignore encore quelle est fut et sera. Cela fait penser à 24 heures de la vie d’une femme, de Stephan Zweig. Autre éloge de la dinguerie de la vie et de l’amour, dans un contexte social hyper pesant.

Donc voilà, dans ce film qui pour mon plus grand plaisir parle, entre autre, des relations compliquées entre l’art et la vie, ce n’est pas la robe, fut-elle somptueuse, qui l’emporte. C’est la relation entre les deux. Alma part arracher la robe de mariée d’une cliente grossière et ivre : la vie doit être à la hauteur de la robe (l’art), en être digne et réciproquement; elle est au moins aussi créative. Ce qui est célébré, ce n’est pas tant la perfection de la création que la gourmandise, bien plus, l’appétit pour la vie (cf le petit déjeuner pantagruélique de la rencontre). Car tout le monde ne peut pas être Reynold Woodcock, mais nous sommes tous.tes, en puissance, des Alma.

Le fil fantôme déroule ainsi un merveilleux traitement de la folie (douce) et de la psychiatrie. Il y a une mère envahissante, un inconscient qui se cache à peine, cousu dans les doublures des robes : il y a l’idée que l’inconscient a le droit de s’exprimer autrement que dans la solitude d’un canapé, en face à face avec un récipiendaire neutre et bienveillant (le psy), et que ça peut être plus rigolo comme cela. Que c’est avec l’inconscient, et pas contre lui, qu’on invente nos vies. 

Les vrais moments de grâce, dans le film, sont ceux de la vie : Le sourire de Daniel Day-Lewis, renversant, merveilleux de tendresse, surgi d’un visage sévère, vaut à lui seul le voyage. Le rouge qui monte au joue d’Alma, quand elle n’a pas encore de prénom, qu’elle n’est encore qu’une petite serveuse qui trébuche en débarrassant la table devant Mr Woodcock , et son coup d’oeil en coin, son sourire si frais, large, spontané, qui ouvre littéralement l’espace et l’imagination, lui aussi est d’or. 

Tout a l’air anodin, tout a l’air de la vie, dans Phantom Thread, mais tout fait sens, avec grâce. Parfois ce sens ne m’a pas semblé si invisible (la musique « petit piano raffiné », omniprésente, les gros plans sur les plats, comme des tableaux). Mais dans l’ensemble, le film est fidèle à sa promesse, à son titre : il tisse une magnifique histoire de vie, il entrecroise la complexité de ses thèmes, il nous envoie, sans le dire, une leçon de vie et une célébration de l’excentricité – un hommage à l’Angleterre ? 

Qu’est-ce qui fait un chef d’oeuvre ? La beauté, incontestablement. L’impression forte qu’il produit sur les gens, le plaisir qu’il donne. L’intérêt que le public lui porte, un intérêt durable. Et aussi la capacité à faire parler, encore et encore, de lui, de ce qu’on y a vu, à le déployer, à générer du commentaire, de la réflexion, comme si une petite balle de tissu se transformait en linge immense. Comme si l’art, c’était la densité du sens. Il y a tant de choses à dire sur Phantom Thread que ç’en est vertigineux. Mais j’ai surtout hâte de le revoir ; cher Paul Thomas Anderson, chapeau bas ! 

(1) Soit dit en passant, cette tradition un peu funèbre, d’un art supérieur à la vie et la justifiant, me semble une forme dérivée, un peu extrémiste, d’une démarche artistique beaucoup plus répandue, concernant les relations compliquées entre l’art et la vie. Celle-ci, un peu tautologique, met en avant une auto-absolution par l’acte de création ; de nombreuses oeuvres se tournent vers elles-mêmes comme étant leur propre « résolution », c’est à dire la solution au problème de la vie qu’elles énoncent. Bref, le fait d’énoncer, avec style, le problème est une forme de résolution du problème. L’étranger ou La Chute, de Camus, par exemple. Ou même, d’une certaine façon le rap ! Qui s’auto-célèbre, qui renvoie l’humiliation de la relégation sociale à la fierté (l’égotrip) du MC. Seine Saint Denis style, baby.

 

La femme de 40 ans choisit un sac. A-t-elle besoin du Millenial ?

La femme de 40 ans choisit un sac. A-t-elle besoin du Millenial ?

 

Chère Sophie Fontanel, merveilleuse Sophie Fontanel, vous « confiez » récemment (dans les colonnes de l’Obs) l’obsession des grandes marques de luxe pour le millennials : le jeune d’aujourd’hui, né au tournant du millénaire. Ce n’est évidemment pas pour leur pouvoir d’achat immédiat que ces marques mettent en avant des millenials. Mais parce que ceux-ci seraient susceptibles de rendre cool des produits auprès des femmes de 40 ans qui qui travaillent (ou pas) et peuvent, éventuellement, craquer et s’offrir un sac qui vaut à peu près deux mois d’un salaire correct(1). Parce qu’elles le valent bien, parce qu’elles en ont envie, parce qu’un beau sac, ça dure la vie, et que la vie est trop courte pour ne pas faire des folies, alors pourquoi pas celle-là.

Ce qui m’inspire ceci : la femme de 40 ans n’a pas besoin des millennials pour savoir ce qui est cool.

La femme de 40 ans a grandi dans les années quatre-vingts dix, elle est de la génération des Daft Punk, des raves, des house parties, du rock indépendant. La femme de 40 ans a bu, pris des drogues (ou pas), a voyagé autant qu’elle a pu, pris des photos sur des appareils jetables, fait l’amour avec de quasi-inconnus sous des tentes, pris 15 kilos pour faire les petits marmots qui chasseront les millenials dans la catégorie des jeunes, en a perdu une grande partie et n’aime rien tant que d’oublier tout cela avec au choix et sans exclusive: une bonne série, une fête avec des potes, un we entre adultes (merci les grands-parents). Elle aime danser, pas poser pour des photos. Elle sait que le home-made, le DIY, le fait-maison, sa grand-mère le pratiquait déjà. Eh oui, elle a connu des gens qui ont connu la guerre. L’hybridation, le « concept » pour dire qu’on va faire plusieurs choses, comme de l’image, du son, du t-shirt, du sac et du maquillage et de la fondation d’art, ça ne la fait pas frémir, ça lui semble normal, elle avait 20 ans à l’inauguration de Colette.  Aujourd’hui le succès de Virginie Despentes, c’est elle. Macron, c’est elle aussi.

La femme de 40 ans aime les jeunes; en fait, la femme de 40 ans se fout de l’âge. Si les millennials sont trans-gender, elle est trans-âge. La femme de 40 ans a des copines qui ont 15 ans de plus qu’elle et d’autres qui en ont dix de moins. Il y a des jeunes qui lui semblent vieux et des vieilles qui n’ont rien perdu de leur fraicheur, et d’autres dont on se dit qu’on en sera bien débarrassées quand ils ne seront plus là –  les vieux cons, hein. Elle peut travailler avec des jeunes ou avec des vieux, qui peuvent être ses patrons, stagiaires ou collègues, dans n’importe quel ordre. Personne n’a l’air de l’avoir remarqué, personne ne s’en gargarise, c’est tant mieux. Elle prend les choses comme elles viennent avec le regret de ne pas les influencer davantage. Mais l’influence, ça ne s’achète pas à n’importe quel prix. Elle se bat encore au quotidien pour peser de son petit poids sur l’histoire de l’humanité, sur ce tournant immense qui voit les femmes conquérir autant de pouvoir que les hommes au bénéfice de la liberté de tous, hommes compris. Elle a bien compris qu’il s’agissait d’un combat de longue haleine et d’un combat mondial aussi. Qu’elle passera le témoin à ses petites soeurs, à ses cousines millennials, à ses filles, et que si dans un siècle, la révolution est terminée, ce sera déjà un beau résultat. Surtout qu’il faut sauver la planète entre-temps.

La femme de 40 ans porte de tout, de toutes les marques et de tous les styles, elle mélange, son style évolue un peu avec l’âge, mais pas tant que ça. Si elle s’achète un beau sac, elle veut qu’il soit classe, pas rigolo-cool (sauf si elle les achète par dizaine, mais là, c’est un autre univers). La femme de 40 n’est pas dingue du selfie mais pour le reste, les petits chats, les soldes privées, les mêmes, les appels à l’humanité, les colères etc, internet, depuis 25 ans, c’est elle.

Bref, une femme de 40 ans n’a besoin de personne, ni pour être cool, ni pour acheter un sac. Si elle a besoin de voir comment le jeune millennial « interprète » le sac de luxe pour avoir envie de se l’offrir, c’est qu’elle était déjà comme cela à vingt ans : à regarder anxieusement comment font les autres pour avoir l’air cool, à scruter, à mater – sûrement des filles un peu plus expérimentées qu’elle. Trans-âge, mettez vous ça dans le crâne. Ça ne veut pas dire que le temps n’a ni prise ni effet : depuis 20 ans qu’elle a fêté ses  20 ans, la femme de 40 ans a largement eu le temps de comprendre le style. Si depuis ce temps, non, vraiment pas, et le style lui semble toujours un mystère, on peut déclarer la cause perdue, (conclusion 1).

Conclusion 2 : parce que la femme de 40 ans transâge aime les jeunes, les vieux mais aussi la sisterhood, on lui laisse une chance, à la sister en mal d’inspiration qui lorgnerait le millenial, et on se retrouve pour son soixantième anniversaire.

 

(1) Ou plus largement, autant du point de vue de la marge que du public concerné, un rouge à lèvre de la dite marque, à défaut de sac.
Que peuvent les élites ?

Que peuvent les élites ?

« Dieu a voulu qu’ils (les hommes) vécussent en commun pour se servir de guides les uns aux autres, pour qu’ils pussent voir par les yeux d’autrui ce que leur amour-propre leur cache, et qu’enfin, par un commerce sacré de confiance, ils pussent se dire et se rendre la vérité. Les hommes se la doivent donc tous mutuellement. Ceux qui négligent de nous la dire nous ravissent un bien qui nous appartient. (…) »

Si la droite républicaine avait de l’honneur, ou meme du sens politique, au lieu de faire bloc derrière son chef, elle mettrait ses principes en avant. Qu’y aurait-il de mal à dire que si les faits étaient avérés, ils seraient très graves et qu’ils remettraient en cause la candidature du candidat? Ce message n’est pas alambiqué, il est simple, il est droit dans ses bottes. Il y a des règles. On doit les respecter. Ca donnerait: nous comprenons que le public doute, au vu des éléments présentés. Nous avons confiance en notre capitaine et nous demandons que toute la lumière soit faite, en 15 jours – puisque la justice a l’air, pour une fois, d’aller vite, ce dont tous devraient se réjouir.  Dans d’autres pays, le capitaine aurait déjà été sacrifié. Alors, un peu de bon sens, un peu de compréhension de « l’audience », serait-ce trop demander ?

Mais non, c’est la communication, la stratégie encore et encore. Les matelots (députés LR) quittent le navire ? On accuse le navire d’en face (PS), pour tenter de souder les rangs en interne. Et ce, au mépris des principes les plus fondamentaux. Une enquête journalistique, une enquête de justice, sont qualifiées de « coup d’Etat institutionnel » (François Fillon dans le texte, hier après-midi). Nous voilà chez Trump: c’est le triomphe du noir qui est blanc, du « fait maison » industriel, de la vérité alternative et du haut qui est bien bas. Quand les piliers même de la démocratie sont qualifiés de l’exact contraire de ce qu’ils sont, c’est à dire, quand ce qui nous protège du pouvoir et de ses abus est appelé « coup d’état », l’extrême de l’abus de pouvoir, alors, on peut être extrêmement inquiet*. Ou tenté par les extrêmes. Car l’abandon des principes suscite la colère. Le dégoût. Le ras-le-bol. C’est ce qui rassemble le mieux les électeurs du Front National.

Les élites sont déboussolées. Que peuvent-elles faire ? Elles n’ont pas de prise sur cette contestation. Elles ne la contestent pas. De droite comme de gauche, tout un chacun peut comprendre l’énervement qu’on peut ressentir quand on travaille dur pour peu… et que d’autres semblent bénéficier de salaires mirifiques pour pas grand-chose. Les élites ne sont pas au contact de ce peuple qui penche vers le Front. En revanche, elles sont au contact des politiques; au contact des patrons, et même des intellectuels. Et ce qu’elles pourraient faire, aujourd’hui, demain, c’est cesser de fermer les yeux et de faire preuve de complaisance, par politesse sociale. On pourrait commencer au sein des grands clubs élitistes de Paris. Rien n’est plus puissant que la pression sociale : les élites doivent mépriser les malhonnêtes, au lieu de faire comme si de rien n’était. Cahuzac a bien dit que ce dont il a le plus souffert, c’est de l’ostracisme. Alors tant qu’à faire, ne pas attendre les procès pour être au clair sur les principes.

« Il n’y a personne qui, s’il était averti de ses défauts, pût soutenir une contradiction éternelle; il deviendrait vertueux, quand ce ne serait que par lassitude. On serait porté à faire le bien, non seulement par cette satisfaction intérieure de la conscience qui soutient les sages, mais même par la crainte des mépris qui les exerce. Le vice serait réduit à cette triste et déplorable condition où gémit la vertu, et il faudrait avoir autant de force et de courage pour être méchant, qu’il en faut, dans ce siècle corrompu, pour être homme de bien. Quand la sincérité ne nous guérirait que de l’orgueil, ce serait une grande vertu qui nous guérirait du plus grand de tous les vices. Il n’y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux d’eux-mêmes. Ils sont perdus s’ils trouvent dans leurs amis de la complaisance»

« Vivrons-nous toujours dans cet esclavage de déguiser tous nos sentiments? Faudra-t-il louer, faudra-t-il approuver sans cesse ? Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées ? Qui est-ce qui est en droit d’exiger de nous cette espèce d’idolâtrie ? Certes l’homme est bien faible de rendre de pareils hommages, et bien injuste de les exiger. Cependant, comme si tout le mérite consistait à servir, on fait parade d’une basse complaisance. »

Montesquieu, éloge de la sincérité. 

 

* Dans 1984, de Georges Orwell, la devise du parti oppresseur, Big Brother, est ainsi faite de l’alliance des contraires. LA GUERRE C’EST LA PAIX, LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE, L’IGNORANCE C’EST LA FORCE.  Comment ne pas y penser ?

Cinema engagé : Captain Fantastic vs Daniel Blake

Cinema engagé : Captain Fantastic vs Daniel Blake

Peter Tunney, Skull on double album cover, 2016.
Peter Tunney, Skull on double album cover, 2016.

Hasard de la programmation, sur les écrans cette semaine, deux films qui pourraient difficilement être plus différents mais qui parlent de la même chose : de la folie du capitalisme et de la marginalité sociale, choisie ou subie. Ils portent tous les deux le nom de leur héros : Captain Fantastic et I, Daniel Blake.

Captain Fantastic est anti-capitaliste tendance retour à la nature, auto-suffisance, équilibre entre les besoins humains et la planète qui nous accueille. Il m’a laissé l’impression bizarre d’un film sur l’anticonformisme bourré de clichés. Un père et ses six enfants vivent seuls en pleine nature. Contacts hyper-limités avec le monde extérieur. La mère est absente. C’est marginal. Pourtant dès le départ, une gène: le cliché d’une cérémonie d’accession du fils au statut d’homme (il mange l’organe encore palpitant du cerf qu’il vient de tuer), et d’autres encore qui rendent beaucoup trop acceptables cette marginalité : la musique ensemble le soir au coin du feu, l’éducation littéraire stricte, la photogénie et la la totale compatibilité fashion des enfants (ah, les jeunes filles, rousses, très Coachella, et les petits, blonds comme les blés). Cerise sur le gâteau, le fils ainé, lors d’une rare incursion « en ville » , apprend par courrier qu’il est admis dans toutes les universités les plus prestigieuses des Etats-Unis, donc du monde. Rassurés par la caution Harvard, nous suivons les pérégrinations de ce groupe familial en marge et sympathique, décidé à rendre (ou pas) un hommage digne d’eux à la maman décédée et à célébrer le Noam Chomsky day malgré l’adversité. Le père sait tout faire, il assume tout, conduit son bus et montre à ses enfants – et au spectateur- l’inutilité de la production de masse et l’utilité d’avoir un corps puissant dans un esprit critique.

Captain Fantastic porte très bien son nom: c’est un film de super-héros. C’est la version green de Captain América. Le père tout puissant trébuche, comme les super-héros, à un moment, mais finalement, pas. A l’américaine,  les enfants prennent (temporairement) son rôle et la décision qui s’impose (je trouve toujours un peu inquiétant ce genre de renversement, surtout quand il est présenté dans un grand élan de sentimentalisme). Le captain redevient Fantastic, avec un peu de compromis dedans : toujours en autosuffisance, mais retour à la ferme, et les enfants vont à l’école. Captain Fantastic nous propose un modèle qui n’en est pas un:  il faut être un super-héros pour vivre une marginalité qui, de plus, ne mène qu’à la mort, à la dislocation du groupe. La société a beau être pourrie, on ne peut pas s’en couper tout à fait. L’isolement étant intenable, le seul espoir est placé dans l’autogestion (auto-production alimentaire, fabrication des vêtements, empreinte carbone quasi-nulle), le maintien du lien familial et l’éventuel destin de ces enfants à l’éducation hors norme.

C’est une belle histoire, dont on se demande où elle mène. Voie numéro 1 : Captain Fantastic est un super-héros classique, qui a réussi à « produire » des enfants conforme à son idéal, un idéal tout à fait stéréotypé et sympathique (qui n’aime pas les oeufs de poule?), à l’image ultra-esthétique, bref, un idéal désirable, mais qui ne sert à rien: puisque par définition, nous, pauvres mortels, ne sommes pas des super-héros (ni aussi beaux en salopette en jean que Viggo Mortensen). On voit bien l’impasse: tout être raisonnable ne souhaite pas s’imposer des exigences de super-héros- et s’il le désire quand même, parce que l’image est tellement belle, il est condamné à l’échec. Ou bien, au contraire, Captain Fantastic, plus subtilement, expose l’échec de la logique du super-héros, celui qui pourrait tout faire, reconstruire tout à partir de rien. Ces deux logiques sont souvent à l’oeuvre dans les films de super-héros, c’est ce qui les rend un peu plus humains et un peu moins crétins. Le film ne choisit pas entre ces deux options, mais sa dernière scène, aussi belle que cliché et tellement improbable, penche, je trouve, en faveur de la première lecture et nous éloigne du Captain d’Elton John « hardly a hero (…)with a desperate desire for change ». C’est un petit déjeuner Ricoré revu au filtre hipster : ambiance campagne, chaque enfant est plongé (calmement) dans sa propre activité, forcément positive, voire politiquement correcte : lecture, broderie, etc, en attendant le bus scolaire. Captain vient de finir de préparer les sacs pour le lunch, il mange ses céréales home-made, en cow-boy intello du nouveau siècle. De lui finalement, comme d’un super-héros, on ne sait rien, de rien: ni qui il est, ni ce qu’il a fait, à part éduquer ses enfants. Alors, va savoir.

Avec Ken Loach, on sait. I, Daniel Blake dénonce l’absurdité et l’idéologie anti-pauvre du système (dont on peine à penser qu’il est public) censé aider les plus pauvres, justement, à faire face aux aléas de l’existence, et qui s’acharne à détruire ce qu’il leur reste, la dignité. Ce faisant, il dénonce l’injustice sociale qui nait de la domination économique. I, Daniel Blake, est un film noir, très noir, mais il porte des solutions claires: la solidarité, l’entraide et l’appel vibrant – forcément poignant car il est post-mortem – aux responsables politiques, administratifs et économiques de tous poils, à respecter la dignité humaine. Toujours filmé en caméra subjective, il est moins beau et peut-être moins nerveux que d’autres films de Ken Loach, mais pas moins juste et vivant. La marginalité est tout aussi impossible à vivre que dans Captain Fantastic, mais moins flamboyante, et complètement réaliste. Pas d’utopie, pas de super-héroïsme : pourtant les personnages endurent et supportent des situations bien plus limite, pour la santé mentale et psychique, que celles de Captain Fantastic. Daniel Blake, qui n’est pas papa, s’occupe des autres,  il est presque trop sympa, il a besoin d’aide aussi, c’est très simple, très réaliste, l’absurde ressort d’autant mieux. C’est du cinéma engagé, voilà: on en sort moins bête, on en sort ému, plus conscient. Dans toute cette injustice, ce qui est juste ressort avec évidence:  la solidarité entre voisins, la main tendue à une inconnue, tout juste débarquée. C’est cliché aussi mais ça fonctionne. C’est moins didactique que Captain Fantastic – où les citations de Marx et Chomsky abondent – mais ça l’est davantage, car la démonstration, qui prend par les sentiments, est implacable. C’est du cinéma engagé, qui ne fait pas semblant de ne pas savoir ce qu’il veut dire et où il veut aller, et le spectateur avec.

Le hasard de la programmation fait bien les choses: en tant que spectateur, on peut garder pour soi et réunir les deux, l’énergie et la beauté désirable de l’utopie, et l’humanisme de Daniel Blake, qui manque cruellement au Captain, dont on perçoit bien qu’il n’aime pas beaucoup ses semblables. S’il fallait choisir, oui, je choisirais l’engagement, à la fois politique et humain, qui s’adresse de façon directe au spectateur, sans faux semblants. Et cette subvention bien plus profonde qui consiste à filmer  les pauvres avec amour et à nous faire les aimer aussi – plutôt qu’à nous faire accepter la marginalité, voire à nous l’inspirer, à petits coups de caution Harvard et de belles images.

 

Brexit: is it fair ?

Brexit: is it fair ?

C’est la tristesse qui domine aujourd’hui face au Brexit. On peut mettre en avant l’attitude d’un pays qui représentait un frein à la construction européenne. Qui pour beaucoup, représente une vision libérale, opportuniste et réticente de cette union. A l’opposé d’une Union européenne qui reste, et devrait davantage être, une union culturelle, historique, symbolique. Ce sont justement ces trois dimensions qui me rendent si triste le départ du Royaume-Uni. Je pense aussi à ces centaines de milliers de jeunes – my dear Molly – qui ont voyagé, étudié, travaillé en Europe et au Royaume-Uni. Ou qui rêvent de le faire. Ils ont votés massivement en faveur du in: 75% des 18-25 ans selon le sondage publié par le Guardian.

Et c’est une question de démocratie qui se pose alors. La consultation du peuple par référendum, concernant un choix de souveraineté si important, peut sembler une option démocratique. Mais une décision qui engage si fortement l’avenir de tout un pays, les décennies à venir, ses générations futures, peut elle être prise à la simple majorité des votants et en l’occurence, contre sa jeunesse ? Cela me semble parfaitement injuste. Avec un ami, nous partagions le sentiment que si « on » nous privait de notre citoyenneté européenne, nous nous sentirions comme déchu de notre nationalité. Comme privé d’un droit fondamental. Ce genre de décision ne relève-t-il pas du domaine constitutionnel ? Il devrait falloir plus qu’une simple majorité des votants pour en prendre de pareilles ! (Je me pose aussi en passant une question technique: aurions-nous eu une constitution européenne, cette décision aurait-elle pu être prise dans les mêmes conditions ? )

Ce billet écrit hier, je lis aujourd’hui dans le Guardian qu’une pétition en ce sens a fait explosé le serveur de la chambre des communes (l’équivalent de notre Assemblée nationale). Il s’agit de considérer que le vote rester ou partir ne peut être valide qu’à partir d’un résultat pour l’un ou l’autre camp d’au moins 60% des votes, si la participation est d’au moins 75%. ça me semble juste. Et sage: si une population est apathique, ou disons plus gentiment indifférente, et ne va pas voter, peut-on considérer qu’elle ne compte pour rien ? C’est le fameux débat sur la « valeur » de l’abstention (ou du vote blanc, d’ailleurs). Un pouvoir qui peut être d’obstruction. Et la proportion de 60% me semble raisonnable également pour de telles décisions. La difficulté, c’est d’obtenir une adhésion à un projet à cette hauteur. Le refus est beaucoup plus facile à obtenir. C’est bien là le piège du référendum. Et tout l’enjeu de la politique aussi: comment faire adhérer à un projet par définition complexe ? Et cette vue, d’une injustice du processus, est-elle celle d’un mauvais perdant ? Qu’en pensez-vous ?

A ces jeunes – my dear Molly, nos chers Irlandais – complètement divergents de leurs ainés – y compris dans la participation, je ne vois qu’une chose à dire: vous êtes des Européens. Vous l’êtes. Alors continuez à l’être et faites-le savoir. Organisez-vous, participez à des mouvements de jeunesse comme Aegee, et vous pourrez faire entendre votre voix, influer sur le futur de l’Europe.

Chez nous, passée la tristesse, que faire ? Construire une meilleure Union, car celle-ci n’est pas satisfaisante. Voire, elle comporte des aspects franchement révoltants. Et de grandes choses. La tristesse, c’est que je doute de la capacité de nos élites politiques actuelles à projeter une vision nouvelle, et consensuelle, de l’Europe. Il faut pourtant le faire ! Et bien, et vraiment!  Et dans dix ans, quand les leavers auront commencé à décéder comme ils doivent le faire, les jeunes d’aujourd’hui pourront voter pour revenir dans une meilleure Europe. Au boulot. Que voulons-nous pour l’Europe ?

Happy new year

Happy new year

En 2015, en France, c’était une première, on n’arrivait pas à se souhaiter bonne année. Difficile de se souhaiter bonne année tant chacun était triste de la façon dont elle avait commencé. Oui, tous nous étions tristes, suffisamment pour remettre en cause sans discussion une convention bien ancrée. En 2016, on n’y arrivait pas tellement mieux. On était surtout soulagé d’en finir avec cette année pourrie. ça ne ressemblait pas franchement à de l’espoir.

Je voulais me souvenir de ce qui a été bien, en 2015. Je n’ai pas trouvé grand chose.

  • Le 11 janvier. On peut gloser, mais nous étions des millions, partout. Un citoyen majeur sur dix était dehors. Nous n’avons jamais connu une mobilisation aussi large et massive. Ce que nous avons vécu dans ces cortèges record est indescriptible. Je me suis sentie fière de mon pays, ce jour-là.
  • L’Allemagne. C’était le désespoir du citoyen impuissant, la litanie des victimes et de la compassion individuelle qui peut peu. Et puis l’Allemagne est arrivée, elle a ouvert ses portes, a souhaité bienvenue aux familles, aux enfants épuisés, et grâce à elle l’Europe a un tout petit peu moins perdu son âme. Merci Angela.
  • La COP21. Bon, d’abord, on l’a tenue, ce qui n’était pas gagné. On n’a pas pu manifester, on a annulé plein de choses, mais on l’a eue, notre COP21: et au final, tout le monde était content. Pourquoi c’est bien ? Si tout le monde est à peu près d’accord sur le problème, c’est un bon point de départ.

Maintenant je me demande. Qu’en reste-t-il, de ces choses ? Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de les réactiver un peu ? L’avantage, avec un but de Payet, c’est qu’on sait tout de suite que ce n’est pas fait pour durer.