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Catégorie : Arts

Swagger

Swagger

Le genre de film dont on voudrait voir prescrite la diffusion  obligatoire – en prévention de la carence en vitamine H comme humanisme. 

Par la grâce d’une bande-annonce funky et de quelques extraits franchement drôles diffusés sur les réseaux, avant même la projection j’avais un a priori enthousiaste sur Swagger. Finalement, ce n’est pas un film qui suscite l’enthousiasme: il fait bien plus que cela. C’est un documentaire au plus près de la personnalité des adolescents qu’il interroge. Pour commencer de me contredire, certains sont complètement enthousiasmants. D’abord, la star Régis, génial d’affirmation de lui-même et de style, les deux devenant synonymes sur le grand corps un peu mou de cet esthète – j’espère que les nombreuses maisons de couture parisiennes se sont dépêchées de lui proposer un stage, car il est merveilleux.  Et puis le doux rock brother Paul, de Pondichéry, qui porte tellement de choses sur ses frêles épaules qu’on comprend qu’il endosse le costard, et la géniale Naila, incroyable d’aplomb et tellement articulée pour son jeune âge, dont on voudrait tout de suite ouvrir la cagnotte pour financer les études d’architecture, sans qu’elle ait besoin de faire animatrice, comme l’anticipe déjà sa mère. Et d’autres personnages encore, la trop discrète Maryama ou cette jeune ado qui ne se souvient de rien, qui semble avoir oublié l’avenir, et qui, très progressivement, à peine éclôt, jette un oeil au dehors, et sourit – dont j’ai oublié le prénom mais pas le sourire et l’hésitation.

La progression, la narration, n’est pas le point fort de ce film un peu décousu, divers. Comme quoi déjà ? (Réponse: nos vies). Swagger n’envoie pas de message – il déroule des portraits, à une distance originale. Il se contente d’être au plus près des personnes, au plus près de l’humain, de la singularité des individus. Le plus près possible, mais pas trop proche non plus: les adolescents s’expriment, sur des sujets dont on se doute qu’ils sont très personnels et rarement exprimés, mais le film n’est pas dans le registre de l’intime, ni de la confidence.  Le registre des « interviews » est plutôt celui de l’expression, de l’affirmation de soi et du chemin qui y mène. C’est un équilibre subtil, il y a un dépouillement. Et au fil des séquences s’évanouit l’envie d’enthousiasme, l’attente d’un c’est génial un peu facile, et grandit l’admiration et l’empathie pour ces jeunes.

J’en suis ressortie touchée, enchantée – comme l’immense majorité du public en ligne et en salle – applaudissements de fin. Comme si j’avais pris un bain d’intelligence et de sensibilité. On y va pour voir un film positif (ou pas) sur la banlieue, on voit un film mélancolico-gai sur des individus. Et ce documentaire « sans message » en envoie finalement un, puissant: les problème sociaux et  les idées préconçues passent au second plan, après l’humain. Ils ne sont pas refoulés, ils sont là. Seulement ils passent après, et cela fait un bien fou. On apprend ainsi en passant que oui, nous n’avons pas tous la même culture, que oui, les banlieues comme Aulnay sont des ghettos ethniques, puisqu’on n’y connait aucun blanc. Et aussi que la lecture du Coran apaise, et bien d’autres choses en petites touches, qui remettent les idées en place, où elles devraient souvent rester: derrière l’expérience subjective, derrière l’humain, le vécu.

La copine de Régis le dit en gloussant, Il exagère toujours. Pas tant que cela, j’ai trouvé: ça rend fou de penser à quels dangers ces gamins sont confrontés. Mais ça rend heureux de les avoir rencontré, ces géniaux petits français, grâce au talent et à la délicatesse d’Olivier Babinet et de son équipe.