Cinema engagé : Captain Fantastic vs Daniel Blake

Cinema engagé : Captain Fantastic vs Daniel Blake

Peter Tunney, Skull on double album cover, 2016.
Peter Tunney, Skull on double album cover, 2016.

Hasard de la programmation, sur les écrans cette semaine, deux films qui pourraient difficilement être plus différents mais qui parlent de la même chose : de la folie du capitalisme et de la marginalité sociale, choisie ou subie. Ils portent tous les deux le nom de leur héros : Captain Fantastic et I, Daniel Blake.

Captain Fantastic est anti-capitaliste tendance retour à la nature, auto-suffisance, équilibre entre les besoins humains et la planète qui nous accueille. Il m’a laissé l’impression bizarre d’un film sur l’anticonformisme bourré de clichés. Un père et ses six enfants vivent seuls en pleine nature. Contacts hyper-limités avec le monde extérieur. La mère est absente. C’est marginal. Pourtant dès le départ, une gène: le cliché d’une cérémonie d’accession du fils au statut d’homme (il mange l’organe encore palpitant du cerf qu’il vient de tuer), et d’autres encore qui rendent beaucoup trop acceptables cette marginalité : la musique ensemble le soir au coin du feu, l’éducation littéraire stricte, la photogénie et la la totale compatibilité fashion des enfants (ah, les jeunes filles, rousses, très Coachella, et les petits, blonds comme les blés). Cerise sur le gâteau, le fils ainé, lors d’une rare incursion « en ville » , apprend par courrier qu’il est admis dans toutes les universités les plus prestigieuses des Etats-Unis, donc du monde. Rassurés par la caution Harvard, nous suivons les pérégrinations de ce groupe familial en marge et sympathique, décidé à rendre (ou pas) un hommage digne d’eux à la maman décédée et à célébrer le Noam Chomsky day malgré l’adversité. Le père sait tout faire, il assume tout, conduit son bus et montre à ses enfants – et au spectateur- l’inutilité de la production de masse et l’utilité d’avoir un corps puissant dans un esprit critique.

Captain Fantastic porte très bien son nom: c’est un film de super-héros. C’est la version green de Captain América. Le père tout puissant trébuche, comme les super-héros, à un moment, mais finalement, pas. A l’américaine,  les enfants prennent (temporairement) son rôle et la décision qui s’impose (je trouve toujours un peu inquiétant ce genre de renversement, surtout quand il est présenté dans un grand élan de sentimentalisme). Le captain redevient Fantastic, avec un peu de compromis dedans : toujours en autosuffisance, mais retour à la ferme, et les enfants vont à l’école. Captain Fantastic nous propose un modèle qui n’en est pas un:  il faut être un super-héros pour vivre une marginalité qui, de plus, ne mène qu’à la mort, à la dislocation du groupe. La société a beau être pourrie, on ne peut pas s’en couper tout à fait. L’isolement étant intenable, le seul espoir est placé dans l’autogestion (auto-production alimentaire, fabrication des vêtements, empreinte carbone quasi-nulle), le maintien du lien familial et l’éventuel destin de ces enfants à l’éducation hors norme.

C’est une belle histoire, dont on se demande où elle mène. Voie numéro 1 : Captain Fantastic est un super-héros classique, qui a réussi à « produire » des enfants conforme à son idéal, un idéal tout à fait stéréotypé et sympathique (qui n’aime pas les oeufs de poule?), à l’image ultra-esthétique, bref, un idéal désirable, mais qui ne sert à rien: puisque par définition, nous, pauvres mortels, ne sommes pas des super-héros (ni aussi beaux en salopette en jean que Viggo Mortensen). On voit bien l’impasse: tout être raisonnable ne souhaite pas s’imposer des exigences de super-héros- et s’il le désire quand même, parce que l’image est tellement belle, il est condamné à l’échec. Ou bien, au contraire, Captain Fantastic, plus subtilement, expose l’échec de la logique du super-héros, celui qui pourrait tout faire, reconstruire tout à partir de rien. Ces deux logiques sont souvent à l’oeuvre dans les films de super-héros, c’est ce qui les rend un peu plus humains et un peu moins crétins. Le film ne choisit pas entre ces deux options, mais sa dernière scène, aussi belle que cliché et tellement improbable, penche, je trouve, en faveur de la première lecture et nous éloigne du Captain d’Elton John « hardly a hero (…)with a desperate desire for change ». C’est un petit déjeuner Ricoré revu au filtre hipster : ambiance campagne, chaque enfant est plongé (calmement) dans sa propre activité, forcément positive, voire politiquement correcte : lecture, broderie, etc, en attendant le bus scolaire. Captain vient de finir de préparer les sacs pour le lunch, il mange ses céréales home-made, en cow-boy intello du nouveau siècle. De lui finalement, comme d’un super-héros, on ne sait rien, de rien: ni qui il est, ni ce qu’il a fait, à part éduquer ses enfants. Alors, va savoir.

Avec Ken Loach, on sait. I, Daniel Blake dénonce l’absurdité et l’idéologie anti-pauvre du système (dont on peine à penser qu’il est public) censé aider les plus pauvres, justement, à faire face aux aléas de l’existence, et qui s’acharne à détruire ce qu’il leur reste, la dignité. Ce faisant, il dénonce l’injustice sociale qui nait de la domination économique. I, Daniel Blake, est un film noir, très noir, mais il porte des solutions claires: la solidarité, l’entraide et l’appel vibrant – forcément poignant car il est post-mortem – aux responsables politiques, administratifs et économiques de tous poils, à respecter la dignité humaine. Toujours filmé en caméra subjective, il est moins beau et peut-être moins nerveux que d’autres films de Ken Loach, mais pas moins juste et vivant. La marginalité est tout aussi impossible à vivre que dans Captain Fantastic, mais moins flamboyante, et complètement réaliste. Pas d’utopie, pas de super-héroïsme : pourtant les personnages endurent et supportent des situations bien plus limite, pour la santé mentale et psychique, que celles de Captain Fantastic. Daniel Blake, qui n’est pas papa, s’occupe des autres,  il est presque trop sympa, il a besoin d’aide aussi, c’est très simple, très réaliste, l’absurde ressort d’autant mieux. C’est du cinéma engagé, voilà: on en sort moins bête, on en sort ému, plus conscient. Dans toute cette injustice, ce qui est juste ressort avec évidence:  la solidarité entre voisins, la main tendue à une inconnue, tout juste débarquée. C’est cliché aussi mais ça fonctionne. C’est moins didactique que Captain Fantastic – où les citations de Marx et Chomsky abondent – mais ça l’est davantage, car la démonstration, qui prend par les sentiments, est implacable. C’est du cinéma engagé, qui ne fait pas semblant de ne pas savoir ce qu’il veut dire et où il veut aller, et le spectateur avec.

Le hasard de la programmation fait bien les choses: en tant que spectateur, on peut garder pour soi et réunir les deux, l’énergie et la beauté désirable de l’utopie, et l’humanisme de Daniel Blake, qui manque cruellement au Captain, dont on perçoit bien qu’il n’aime pas beaucoup ses semblables. S’il fallait choisir, oui, je choisirais l’engagement, à la fois politique et humain, qui s’adresse de façon directe au spectateur, sans faux semblants. Et cette subvention bien plus profonde qui consiste à filmer  les pauvres avec amour et à nous faire les aimer aussi – plutôt qu’à nous faire accepter la marginalité, voire à nous l’inspirer, à petits coups de caution Harvard et de belles images.

 

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